Résidence Le Manoir
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64000 Pau

C’est cette victime émouvante, évadée d’ailleurs irresponsable en rupture de ban qui voue l’homme moderne à la plus formidable galère sociale, que nous recueillons quand elle vient à nous, c’est à cet être de néant que notre tâche quotidienne est d’ouvrir à nouveau la voie de son sens dans une fraternité discrète à la mesure de laquelle nous sommes toujours trop inégaux.
Jacques Lacan

Les petits riens

            Cette clinique que nous avons appelé clinique des petits riens est orientée par la psychanalyse, à l’institution. La psychanalyse suppose que derrière chaque manifestation symptomatique il y a là un  sujet qui cherche à se faire entendre, à faire entendre un mode de traitement de sa douleur, de sa souffrance. Le problème c’est que pour les enfants qui sont reçus à l’institution, ce mode de traitement du symptôme est inaudible et ne fait pas lien social, au contraire, il les coupe même du lien social, ce pourquoi, par ailleurs ils sont là. La question peut se poser ainsi : comment un  sujet peut-il loger sa singularité, fut-elle symptomatique, dans la communauté humaine sans  renoncer à cette  singularité ? Comment peut-il  loger son être dans le lien social sans le faire exploser quand ses symptômes, plutôt bruyants ou envahissants, l’excluent, même momentanément de la société ? Ce sont ces questions que nous pose la psychose de certains enfants, parce que le lien social, par exemple celui que constitue  l’école leur est devenu impossible, celle-ci ne pouvant  pas prendre en charge leur singularité symptomatique.  Comment le lien social pourrait-il reconnaître la singularité d’être « un animal, parmi les humains » ?   

Cette  petite fille se prend pour un animal, en fait cette formulation est inexacte, elle est un animal, on verra quelles conséquences ravageantes  présente ce symptôme pour elle-même et son entourage, mais cette identification à l’animal est vitale pour elle, on pourrait aller jusqu’à dire que c’est cette identification qui la tient en vie. Comment  lui rendre vivable le lien social ? Cette clinique des petits riens est possible parce que l’institution a mis en place une « politique thérapeutique » orientée par le sujet et qui concerne tous les intervenants de l’institution. Chacun est responsable des  petits sujets pris en charge, quel que soit son emploi. Cela veut dire aussi qu’il n’y a pas de lieu ou de moment qui soit plus thérapeutique qu’un  autre, cette clinique est pertinente dans le quotidien, partout. Personne ne sait à l’avance si son intervention s’avèrera thérapeutique, apaisante…ou le contraire,  mais chacun peut faire part de sa clinique. Et c’est toute l’équipe qui pourra tirer enseignement de ce qui a marché ou pas. Ceci implique que le savoir sur ces enfants n’est pas déjà là, qu’il reste à inventer, à élaborer, par le constat de ce qu’ils peuvent supporter ou pas. A partir de cette « ignorance »,  les trouvailles des uns et des autres construisent les bouts de savoir qui orienteront le travail avec les enfants, au cas par cas. Pour ces enfants l’institution doit constituer le nouage complexe du collectif et de l’individuel, et à terme, l’institution doit permettre à l’enfant de retourner dans le monde et de réveiller l’intérêt à la vie.       

 

La clinique

Lorsqu’elle arrive à l’institution elle a 9 ans, la prise en charge s’avère d’emblée difficile, mais cette enfant veut rester dans l’institution, même si elle refuse, dans un  premier temps, la vie en collectivité. On sait dès le départ qu’il faudra élaborer un mode prise en charge inventif. Elle se présente comme  un « animal sauvage », c’est ainsi qu’elle se définit, elle ne veut pas qu’on l’appelle par son prénom qui ne l’amarre pas dans le monde des humains, refuse de se laver, de se doucher… Si on la contraint elle se griffe, se blesse, se fait mal. Ses refus ne sont pas interprétés comme des caprices de petite fille mais comme des impossibilités de faire avec la demande de l’Autre, vécue sur le mode de la persécution, ce qui met de suite l’équipe au travail de trouver des solutions. La nuit elle fait des cauchemars, dit qu’il y a des monstres dans la salle de bain. Elle sait lire et écrire mais ne veut pas que cela se sache. Elle a du mal à entrer en classe car elle doit d’abord « rentrer ses griffes et sa queue » dit-elle, pour littéralement faire place à la petite fille. Cette enfant souffre intensément de la lutte qui fait rage en elle, entre la fillette et l’animal, il a donc  fallu faire une place particulière pour la faire entrer dans l’institution.

 

Trouvailles

Petit à petit un savoir s’est élaboré pour que  lien social soit plus  vivable pour elle et son entourage, entre la prise en charge institutionnelle et le traitement prescrit par le psychiatre, elle s’apaise, mais n’est pas sortie pour autant d’affaire. Les ateliers raccourcissent son temps de présence en classe. On ne contrarie pas son « délire », on le contourne, pour ne pas la mettre en difficulté, puisque toute intervention de l’Autre lui est dangereuse.

 

On s’aperçut alors qu’un point d’arrêt pouvait être mis à ses débordements violents si l’adulte lui montrait qu’il était lui-même soumis à la règle. Par exemple pour mettre fin à la séance de psychothérapie la sonnerie d’un réveil, élément non maitrisé par la thérapeute et faisant loi pour les deux, lui a permis de prendre congé tranquillement. Elle s’entourait d’un grand nombre d’animaux en peluche, l’idée est alors venue aux éducateurs, pendant une réunion d’analyse de la pratique animée par un psychanalyste extérieur à l’institution,  de fabriquer une cabane à peluches, pour qu’elle puisse se délester du trop plein, et de ranger celles-ci dans le bureau du chef de service. Parler à la cantonade, sans s’adresser directement à elle, fut la découverte d’une éducatrice à qui elle se plaignait d’entendre des voix qui la terrorisaient. Celle-ci a ouvert la fenêtre et a ordonné aux voix de sortir, a refermé la fenêtre, les voix se sont tues.

            Chacun est requis de trouver une solution dans les moments de crise pour la mettre à l’abri de sa propre violence, une éducatrice disait d’elle « elle part en morceaux » ». Elle l’a surprise se cognant la jambe contre le montant métallique du lit : « cette jambe ne m’obéit pas » dit-elle, l’éducatrice lui a répondu « on va la coller » et, joignant le geste à la parole, elle lui a enfilé une paire de collant. La jambe se calme, le collant n’en est plus un, c’est littéralement et au pied de la lettre ce qui vient recoller la jambe au corps. Cette enfant a un comportement différent selon les adultes qui l’entourent, chacun s’enseigne de l’expérience des collègues.

            La mise en place de rendez-vous réguliers psychothérapeutiques a été chaotique. D’abord il lui a fallu venir accompagnée d’un éducateur, puis elle a pu y venir seule. Parfois elle refuse catégoriquement, d’autres fois il lui faut un « temps de latence » pour se mettre à distance de la demande. Si elle me rencontre hors de son bureau, elle détourne la tête, je ne dois pas m’imposer. Pendant les entretiens elle m’assigne une place silencieuse, je ne m’occupe pas d’elle, alors seulement elle peut s’adresser à moi et je peux lui parler. Mais les indices d’un transfert sont là elle écrit avec mon stylo qu’elle demande en y prenant grand soin, fait des remarques sur mes vêtements… Elle est au travail, elle passe son temps à séparer les animaux des êtres humains avec les figurines playmobil, mais ses tentatives ne tiennent pas. Notre travail est de l’aider à trouver sa propre solution pour faire face à la déréliction de son être.

Les mots qui blessent

Récemment l’éducateur du lieu de vie nous a transmis leur conversation et ce qui est sans doute la vérité de son  conflit psychique: « j’aime le bazar, dit-elle, ça me rassure… je suis un déchet, je ne sers à rien, un animal ça sert à quelque chose… Maman m’a secouée au-dessus d’une bouche d’égout, je m’en rappelle, j’étais bébé, c’est papa qui me l’a dit… je suis un déchet maman a tué mon chat aussi. »  Ce dialogue éclaire certains de ses comportements énigmatiques, elle ne peut pas s’approcher des poubelles ni rien y jeter, on la comprend, car elle aussi pourrait y passer. Dans cet échange elle dit le fin mot de son délire, mieux vaut être un animal qu’un déchet qui peut disparaitre dans une bouche d’égout. Pour elle, la scène qu’elle raconte n’est pas un fantasme, elle dit sa vérité de sujet et la logique implacable de sa psychose.

 

Enfin, son éducatrice référente a découvert qu’en lui parlant Espagnol, elle l’appelle « Chica » au lieu de l’appeler par son prénom qu’elle n’aime pas,  elle répond calmement, cette langue lui est familière. Elle s’en étonne, mais ce constat est extrêmement précieux. Il signale que c’est la langue elle-même qui la persécute ; en passant par une autre langue cet effet persécuteur  disparait, c’est un point sur lequel nous pourrons nous appuyer, et peut-être lui proposer un apprentissage de l’Espagnol ?

            Depuis qu’elle est là, elle fait un chemin considérable. Elle est plus calme, apaisée, ne se blesse plus, elle fait sa toilette sans trop rechigner, passe plus de temps en classe où elle aide les autres plus en difficulté qu’elle, et s’investit dans les ateliers. Elle a pu se faire des amis, même si parfois elle se montre d’un autoritarisme tel qu’il terrorise certaines petites filles. Les progrès sont là, mais il lui reste beaucoup à faire pour supporter cette division entre humanité et animalité.

            Ces « petits riens » sont très importants et  d’un grand secours pour orienter la prise en charge de ces enfants en très grande difficulté et qui nous mettent nous aussi en difficulté. Comme on peut le constater, « ces petits riens » sont le fruit d’un travail à plusieurs, du travail d’une équipe qui montre ici toute sa richesse.

  

[1] J. Lacan, L’agressivité en psychanalyse in Ecrits, Seuil, Paris, p. 124

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